Technologies inclusives de l’information et de la communication (TIC)

Debout face à face dans un café, un homme et une femme communiquent en langue des signes tactile. A gauche, la femme forme des lettres avec ses mains. A droite, l’homme touche ses mains pour appréhender les signes. Vêtu d’une chemise foncée, il porte une casquette et des lunettes noires sur la tête
La langue des signes peut aussi être perçue tactilement. / Photo: Daniel Winkler

Par Michel Bossart, rédaction tactuel

Sarah Ebling effectue des recherches sur la communication sans barrières et la technologie du langage à l’Université de Zurich. Elle y dirige l’unité
« Language, Technology and Accessibility » (langage, technologie et accessibilité) rattachée à l‘Institut de linguistique computationnelle. Depuis des ­années, elle travaille sur la traduction automatique, le langage simple et la langue des signes. Dans le cadre du projet « Inclusive Information and ­Communication Technologies » (technologies inclusives de l’information et de la communication), elle a examiné, avec des partenaires issus de la ­recherche et de la pratique, comment l’intelligence artificielle (IA) pouvait soutenir concrètement les personnes en situation de handicap.

Sarah Ebling, Université de Zurich / Photo: zVg

Madame Ebling, le projet technologie inclusive de l’information et de la communication, qui s’est étendu sur plusieurs années, a réuni de nombreuses institutions. Qu’est-ce qui a déclenché le projet et quelles lacunes devait-il combler ?
J’avais constaté depuis longtemps que les prestations accessibles basées sur l’IA étaient lacunaires. Les prestations qui m’intéressaient, comme la simplification de textes, l’audiodescription ou la traduction en langue des signes, étaient alors presque entièrement effectuées par des êtres humains. Mon objectif n’a jamais été de remplacer ces spécialistes, qui assurent d’ailleurs des prestations de meilleure qualité. Je voulais plutôt développer une assistance technologique aboutissant à des solutions semi-automatiques. Exemple : un outil rendant la traduction en langue des signes pour les personnes en situation de surdité plus efficace. Là où l’intervention humaine n’est pas possible, des solutions automatisées devraient aussi voir le jour. C’est notamment le cas des alertes en langage facile, qui doivent être disponibles en tout temps et fonctionnent selon des schémas similaires. J’ai donc pris contact avec des partenaires issus de la recherche comme de la pratique avec qui j’avais déjà travaillé autrefois. Ensemble, nous avons développé ce projet.

L’intitulé du projet promet des technologies ­inclusives d’information et de communication. Comment comprendre concrètement le concept d’inclusion dans ce contexte ? À quels principaux obstacles avez-vous été confrontée au début du projet ?
Le projet a priorisé les contextes liés aux déficiences auditives, c’est-à-dire la langue des signes, les déficiences visuelles et les troubles cognitifs. Dès le départ, j’ai intégré des représentant-e-s des groupes cibles concernés dans le développement de solutions afin qu’elles soient d’emblée participatives. Par le passé, il n’en a pas toujours été ainsi dans la conception de solutions basées sur l’IA, d’où une piètre qualité et une faible acceptation de ces dernières. Je trouvais également important que le développement de technologies d’assistance ne soit pas interprété comme des voies d’accessibilité réservées uniquement aux personnes en situation de handicap, mais aussi comme des solutions soutenant les personnes entendantes dans l’apprentissage de la langue des signes. Pour moi, c’est aussi ça, l’accessibilité – et je ne parle volontairement pas d’absence de barrières, car l’absence totale de barrières relève de l’utopie.

Le projet a réuni des chercheuses et chercheurs issus de diverses disciplines. Qui y a participé et quel était le rôle des personnes concernées – en situation de déficience visuelle ou autres – dans le développement de solutions ?
Les partenaires de recherche étaient l’Université de Zurich, ICARE (Sierre), la Haute école intercantonale de pédagogie curative HfH de Zurich, l’Institut de recherche Idiap (Martigny) et l’Université des sciences appliquées de Zurich (ZHAW). Nos partenaires chargés de la mise en œuvre du projet – il s’agissait surtout de partenaires issus de la pratique – ont été SWISS TXT, une filiale de la SSR responsable de « services d’accessibilité » tels qu’audiodescription ou sous-titrage, la maison mère de « capito », prestataire de services en langage simplifié, la Fédération suisse des sourds (SGB-FSS), le Bureau fédéral de l’égalité pour les personnes handicapées (BFEH), qui représentait également d’autres secteurs du département fédéral de l’intérieur (à savoir Météosuisse, l’OFAS, l’OFSP, l’Office fédéral de la protection de la population via son application « Alertswiss » et la Zurich Compagnie d’Assurances SA). Vivianne Visschers, responsable de la recherche à l’UCBA, siégeait notamment au comité consultatif du projet.

Pourriez-vous donner quelques exemples illustrant bien les résultats concrets du projet ? Quelles applications et technologies seront potentiellement les plus utilisées au quotidien ?
Beaucoup de solutions prometteuses ont vu le jour. Celles qui recèlent le plus grand potentiel d’utilisation sont certainement la version en langage simplifié de l’application « Alertswiss », qui sera bientôt disponible, et une phase préliminaire d’audiodescription automatisée développée par ICARE, l’un de nos partenaires de recherche. Des bandeaux défilants et d’autres contenus textuels en format TV sont lus par une synthèse vocale. Il me tient à cœur de souligner que notre projet n’a jamais visé une automatisation intégrale de l’audiodescription. Nous travaillons depuis longtemps avec des professionnel-le-s de la branche et savons combien cette discipline demande de savoir-faire. Néanmoins, certaines sous-étapes peuvent faire l’objet d’une audiodescription automatisée, comme par exemple la reconnaissance de séquences d’une vidéo ou les pistes audio y relatives, non parlées, qui permettent d’y insérer une audiodescription, pour faciliter l’audiodescription humaine.

Bien des projets de recherche ne sortent jamais du laboratoire. À quel point était-ce important pour vous de concevoir des solutions utilisables au quotidien ?
Des projets comme le nôtre, promus par Innosuisse, ont toujours un impact pratique. Cela me motive particulièrement. Je pense qu’une recherche de qualité a encore de grands jours devant elle, surtout dans ce secteur très concret.

Un budget de CHF 12,3 millions avait été alloué à ce projet. Comment cette somme a-t-elle été dépensée ? Quels domaines – les ressources humaines, la technique ou les projets pilotes – ont-ils été les plus gourmands financièrement parlant ?
Les ressources humaines, de loin. En outre, nous avons fait une demande concernant des frais de « services d’accessibilité » humains, telles les interprétations en langue des signes de nos séances. À notre grande satisfaction, le financement a été entièrement avalisé, un signal clair pour des projets à venir.

De telles sommes suscitent aussi des attentes. À quoi mesurez-vous le succès du projet ?
Non seulement au nombre de solutions commercialisables qui en est résulté, mais aussi au capital connaissance et confiance gagné auprès des partenaires de recherche, des « professionnel-le-s de l’accessibilité » – notamment des personnes chargées des tâches d’audiodescription, de traduction en langage simplifié et d’interprétation en langue des signes – avec lesquelles nous avons collaboré, ainsi qu’auprès des représentations des groupes cibles. Il est clair que ces groupes peuvent parfois se recouper.

Durant le projet, quelles ont été les principales difficultés ? Des hypothèses se sont-elles révélées erronées au fil des recherches ?
Les progrès fulgurants du grand modèle de langage (LLM) nous ont surpris. Nous avons donc adapté nos objectifs en conséquence. Parallèlement, nous avons constaté que lors du traitement automatique multimodal – lorsqu’il s’agit par exemple de combiner images ou vidéos et textes, comme lors d’une audiodescription – le potentiel d’amélioration reste élevé.

La Suisse est réputée pour ses talents d’innovation. Où se situent ses recherches en termes d’absence de barrières à l’échelle internationale ?
Selon moi, la Suisse a compris qu’elle devait investir dans ce domaine – des projets tels que le nôtre l’attestent. Il me paraît important de ne pas tomber dans une frénésie de l’IA tendant à automatiser tous les « services d’accessibilité » fournis par l’être humain. Les personnes en situation de handicap ont parfois lutté très longtemps pour avoir accès à ces prestations. Il serait désastreux de diffuser un message prétendant que l’IA peut toutes les remplacer, d’autant plus que cela ne correspond pas à la réalité. Pourtant, bien des personnes rencontrées qui jouissent de compétences décisionnelles sont précisément de cet avis. Un grand travail de sensibilisation nous attend.

Sur toute la durée du projet, quel constat vous a vous-même le plus surprise ?
L’engouement qu’il a suscité. Certes, notre fructueuse collaboration de longue date avec nos divers partenaires issus de la pratique y est pour beaucoup. Je sais d’expérience à quel point des relations solidement établies comptent dans ce domaine. En revanche, le soutien idéel et financier dont nous avons bénéficié n’était vraiment pas acquis d’avance !

Qu’en adviendra-t-il du projet technologies inclusives de l’information et de la communication ? Des recherches en la matière vont-elles se poursuivre ? Où se situe, selon vous, le besoin d’agir le plus important ?
Les recherches vont bien sûr se poursuivre dans les différents domaines. Je pense notamment à la traduction en langue des signes où, malgré des recherches intenses depuis des années, nous n’en sommes encore qu’aux premiers balbutiements. En effet, les données sont fort complexes et la situation très exigeante. Je pense que d’autres thèmes viennent s’ajouter aux sujets déjà examinés. Je voudrais mettre davantage en exergue la langue des signes tactiles, un système de communication aussi passionnant que sophistiqué qu’il s’agit de mieux comprendre.