Cinq questions à Felix Bohn, expert en construction adaptée aux séniors
Par Michel Bossart, rédaction tactuel
Expert en construction adaptée aux séniors, Felix Bohn est aussi l’exploitant de la plateforme « wohnenimalter.ch ». Il conseille maîtres d’ouvrage, planificateurs et institutions sur le choix de la forme du logement. Il est aussi l’auteur de la directive « Habitat pour personnes âgées », standard suisse en matière de conception architecturale, et coauteur du guide pratique « Optimiser l’environnement visuel » – aide à la conception d’un tel environnement. Sa priorité : aménager un habitat encore longtemps utilisable en toute autonomie et en toute sécurité lorsque la vue, l’orientation et la mobilité diminuent.
Quelles erreurs de planification dans la conception d’un logement causent-elles le plus de difficultés aux séniors voyant normalement ?
Bien des problèmes proviennent déjà du plan de base. Des aménagements uniformes sans accès à la lumière du jour rendent l’orientation difficile, par manque de repères. Les personnes âgées ont plus de peine à compenser ces lacunes. L’importance des détails et matériaux est souvent sous-estimée. Le revêtement d’un escalier qui camoufle les marches, l’absence de main courante ou des barrières non ergonomiques ou trop courtes, de grandes surfaces réfléchissantes ou vitrées sans marquage clair augmentent le risque de chute ou de collision.
Quels défauts de construction particulièrement dangereux pour une personne en situation de déficience visuelle sont-ils sous-estimés aujourd’hui encore ?
Des obstacles à hauteur de visage tels que panneaux, luminaires ou escaliers sans contremarches, des escaliers en porte-à-faux ou composés de marches de différentes hauteurs, ou encore des seuils ou paliers situés à des endroits inattendus sont autant d’exemples de défauts de construction permanents, en partie difficiles à éliminer. Il est donc important que les planificateurs tiennent compte du large spectre de maladies engendrant une déficience visuelle, notamment liée à l’âge, et ne tombent pas dans des considérations réductionnistes d’une personne aveugle munie d’une canne blanche. Avec l’âge apparaissent souvent de nombreuses limitations. À une déficience visuelle peuvent s’ajouter des troubles de l’équilibre, un temps de réaction plus lent, un risque plus élevé de fractures et de blessures, des effets secondaires liés à la prise de médicaments, ou un dos voûté, d’où une plus grande difficulté à reconnaître les obstacles.
Dans quelle mesure les arguments des coûts l’emportent-ils sur des solutions sans barrières ?
L’argument des coûts est souvent difficile à comprendre. Bien des mesures peuvent être mises en œuvre sans coûts supplémentaires : revêtements mats plutôt que réfléchissants, marquages des vitres bien contrastés à hauteur d’yeux, orientation grâce à un aménagement et une signalétique ciblés. Le plus cher, ce sont les conséquences d’une planification excluante : accidents, insécurité, isolement social. Sur l’ensemble de la vie d’un bâtiment, ces conséquences ne pèsent généralement pas sur les maîtres de ouvrage, mais bien sur les locataires séniors et en situation de déficience, ainsi que sur notre système de santé. La société ne doit et ne peut l’accepter.
Puisqu’il existe des solutions connues et avantageuses, pourquoi ne s’imposent-elles pas à large échelle ?
La part de séniors en Suisse ne cesse de croître. Grâce au développement des soins ambulatoires, les personnes âgées en situation de déficiences peuvent vivre plus longtemps chez elles avec une plus grande autonomie. La plupart des investisseurs minimisent les exigences des séniors, au pouvoir d’achat pourtant souvent non négligeable, ou craignent que des locataires « normaux » ne veulent pas habiter un logement conçu pour des personnes handicapées. Or, les parents qui utilisent une poussette apprécient bien un appartement accessible en déambulateur. Malheureusement, les planificateurs ne voient surtout dans les besoins de personnes en situation de déficience visuelle ou de mobilité réduite qu’un frein à leur liberté d’aménagement ou d’esthétisme. Des portes bien contrastées, une signalisation avec une écriture sans sérif aux contrastes nets à hauteur d’yeux, même une main courante ininterrompue sont considérées comme une atteinte non désirable à la conception architectonique d’un bâtiment. Contrairement aux dispositions énergétiques, ces mesures ne donnent lieu à aucune subvention, à aucun contrôle général, ni à aucune disposition légale.
Les compromis proposés dans la norme SIA 500 « Constructions sans obstacles » – qui devrait plutôt s’intituler « Constructions avec moins d’obstacles » – à faire à maints endroits, ne seraient pas acceptés ailleurs. Parfois, la conservation des monuments historiques empêche aussi la mise en œuvre de solutions adaptées à une déficience visuelle.
Quel rôle jouent les maîtres d’ouvrage privés et où le bât blesse-t-il le plus souvent ?
Ces maîtres d’ouvrage s’attellent avant tout à des projets de moindre envergure non concernés par la norme SIA 500. Dans les villas familiales et, dans bien des cantons, dans les petits immeubles, la construction sans obstacles reste volontaire. D’importants investissements comme un ascenseur représentent une lourde charge. En revanche, même dans les projets plus modestes, bien des mesures améliorant l’orientation et la sécurité sont réalisables sans coût supplémentaire. Le problème structurel se produit lorsqu’une mesure repose sur une base volontaire et non légale. Un élément positif enfin : les maîtres d’ouvrage privés, qui connaissent généralement leurs locataires, sont plus prompts à adopter des solutions personnalisées.

